Une autoroute sans sortie

Certains parcours professionnels fluides cachent une fonction psychique précise : le travail soutient l’existence, organise le temps, et tient lieu d’appui intérieur. Tant qu’il remplit ce rôle, il n’y a pas de raison de le questionner. C’est quand il cesse de suffire qu’apparaît un espace intérieur jamais vraiment habité, et que se pose la question plus difficile de ce qui, en soi, cherche encore à exister.

Travailler pour ne pas s'arrêter

Ce texte n’est pas sur le travail.

Il est sur le vide que l’on évite quand on ne s’arrête jamais.

Parfois, la vie ressemble à une autoroute parfaitement entretenue.

Les voies sont larges, le revêtement lisse, la signalisation claire.

Une autoroute sans sortie

On roule vite.

On ne s’arrête pas.

Tout est fait pour avancer.

Très tôt, le travail occupe la trajectoire principale.

Il donne la direction, le rythme, la vitesse.

Tant que le mouvement se maintient, il n’est pas nécessaire de se demander où l’on va.

Avancer suffit.

Les journées s’enchaînent sans heurt. Les responsabilités s’additionnent. Les décisions se prennent. De l’extérieur, le trajet est fluide.

À l’intérieur, pourtant, quelque chose se vide.

Ce n’est pas une panne.

Ce n’est pas une rupture.

C’est un glissement discret.

Pendant longtemps, le travail a tenu.

Il a donné une structure, une place, une continuité.

Il a répondu, sans qu’elles aient besoin d’être formulées, à des questions essentielles : qui je suis, à quoi je sers, où est ma valeur.

Le surinvestissement professionnel, une défense

Dans ces parcours, le travail devient plus qu’une activité.

Il soutient l’existence. Il organise le temps, canalise l’angoisse, donne une consistance au quotidien. Tant qu’il tient, il n’y a pas besoin d’aller voir ailleurs.

Mais cette solution a un coût.

Lorsqu’elle devient exclusive, elle fonctionne aussi comme une défense.

Une manière efficace d’éviter d’autres zones plus incertaines : le lien intime, la dépendance, le désir sans garantie.

Le faux self, qui tient puis s’épuise

Souvent, cette organisation s’est mise en place tôt.

S’adapter.

Répondre.

Fonctionner.

Apprendre à tenir avant même de pouvoir éprouver.

Un faux self se construit alors. Efficace. Fiable. Socialement valorisé.

Il tient. Mais il s’épuise à force de tenir.

Quand le travail cesse de suffire

Avec le temps, quelque chose se décale.

Le travail continue, parfois avec brio.

Mais il ne soutient plus.

Le sujet est à sa place, sans s’y sentir vivant.

C’est là que le vide apparaît.

Non pas comme un manque d’activité, mais comme une absence intérieure.

Un espace jamais habité, resté hors champ tant que l’action occupait tout.

Lorsque le travail cesse de suffire, une question surgit, souvent tardivement : qu’est-ce qui, en moi, cherche encore à vivre ?

Habiter sa propre vie

Habiter sa vie ne signifie pas renoncer à ce qui a été construit. Il ne s’agit ni de quitter son travail, ni d’effacer ce qui a été accompli.

Il s’agit d’un déplacement plus discret.

Passer d’une existence soutenue par ce que l’on fait à une existence habitée par ce que l’on éprouve.

Car ce que certains découvrent, parfois tardivement, ce n’est pas que leur œuvre aurait été vaine, mais que l’œuvre la plus difficile était celle qui n’avait jamais commencé :

Habiter sa propre vie.

Qu’est-ce qui s’est organisé si tôt chez le sujet que s’arrêter lui semble impossible ?

Que rencontre le sujet, le jour où le travail cesse de le tenir ?

En consultation, l’arrêt, quand il survient, met au jour ce que le rythme avait permis d’éviter. Parfois c’est un burn-out déclaré, parfois un accident de santé, parfois une relation qui ne peut plus être menée à la même cadence. On se retrouve alors face à un espace intérieur jamais habité, qui peut être vécu comme un vide plus angoissant que le surmenage lui-même. Un travail analytique permet d’entendre ce que l’on a construit très tôt pour ne pas éprouver certaines zones, ce faux self que décrit Winnicott, de comprendre ce qu’il protégeait, et de retrouver ce qui, en dessous, cherche encore à exister.

Quand le travail tient lieu d’appui, son arrêt fait apparaître ce qu’il recouvrait. Ces pages prolongent la réflexion : le burn-out et la souffrance au travail, l’anxiété et l’angoisse.

À lire aussi : Vacances : ce qui remonte quand le cadre s’arrête ; Burn-out et IA : faire semblant de suivre au travail ; Indispensable

Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je vous reçois en cabinet à Paris ou en consultation visio. Vous pouvez me contacter pour un premier entretien.

Winnicott, D. W. (1960). « Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux self ». Processus de maturation chez l’enfant. Paris : Payot, 1970.


Dejours, C. (1980). Travail, usure mentale. Essai de psychopathologie du travail. Paris : Bayard, 2000.


Freud, S. (1930). Malaise dans la civilisation. Paris : PUF, 1971.