La peur du lien
À ceux qui craignent que le lien les enferme.

On se représente souvent le choix comme une acquisition, un élargissement de la vie. Mais choisir engage dans un lien, et c’est précisément le lien qui peut faire peur. Ce texte s’adresse à celles et ceux qui restent indéfiniment en surface des relations, non par manque de désir, mais par difficulté à supporter ce que l’ancrage implique.
Derrière la difficulté à choisir se cache parfois une peur plus ancienne : celle d’être lié.
On croit que choisir, c’est gagner quelque chose.
Un partenaire.
Un travail.
Une direction.
On imagine un ajout.
Une acquisition.
Une avancée.
L’expression de la liberté.
Comme si décider consistait à élargir sa vie.
Mais choisir ne consiste pas seulement à prendre.
Choisir, c’est aussi se fixer.
S’orienter vers un lieu plutôt qu’un autre.
Dire oui à quelque chose qui, dès lors, nous engage.
Et dès que quelque chose nous engage, un lien se crée.
Choisir, c’est surtout accepter d’être lié.
Et être lié, c’est ne plus pouvoir faire comme si rien n’avait été décidé.
C’est laisser une trace.
C’est commencer à compter pour quelqu’un.
Ou laisser quelqu’un compter pour soi.
Le lien nous inscrit.
Il nous situe.
Et c’est précisément là que quelque chose se crispe.
Car le lien fait peur.
Il fait peur parce qu’il engage le temps.
Parce qu’il suppose de rester.
Parce qu’il rend visible.
Il fait peur parce qu’il engage le regard de l’autre.
Parce qu’il nous sort de la position de celui qui peut encore partir sans conséquence.
Il fait peur parce qu’il révèle notre dépendance.
Cette part de nous qui a besoin.
Qui attend.
Qui espère.
Alors on diffère.
Pas par manque de désir.
Mais pour ne pas sentir ce que le choix oblige à perdre.
On entretient plusieurs possibles.
On s’éloigne quand cela devient sérieux.
On esquive au moment précis où quelque chose pourrait tenir.
À force de ne pas vouloir être lié, on apprend à rester en surface.
À effleurer.
À circuler.
À ne pas descendre.
Comme si vivre sur l’épiderme protégeait du manque.
Mais la surface ne retient rien.
Tout y passe.
Les regards.
Les promesses.
Les élans.
On se croit libre parce qu’on ne s’enracine nulle part.
On confond mouvement et profondeur.
Choisir oblige à perdre.
Pas seulement l’autre possibilité.
Mais l’illusion que tout reste ouvert.
Alors la liberté devient une défense pour ne pas s’ancrer.
Le désert n’est pas l’absence de rencontres.
C’est l’absence d’ancrage.
La difficulté à choisir se présente souvent en consultation sous la forme d’une plainte sur l’indécision, la peur de se tromper, l’impression de ne jamais trouver. Le travail analytique permet de repérer que ce qui est en jeu n’est pas un manque de discernement, mais une défense plus ancienne contre le fait d’être lié.
Derrière la peur du lien se tient souvent un rapport très précoce à la dépendance, organisé par une configuration familiale où compter sur quelqu’un s’est révélé incertain. Le cadre analytique offre justement un lien fiable et régulier, qui permet de réinterroger cette peur sans avoir à la jouer dans la vie.
La suite se lit ici : Mieux se comprendre et Rupture, divorce & séparation