Sur ce que la souffrance protège, et ce qu’elle détruit en silence

Ce texte s’adresse aux personnes pour qui la souffrance est devenue une organisation de vie, et non plus seulement un état traversé. Il interroge le coût d’une douleur qui a cessé d’être un passage pour devenir une identité. Sa lecture peut provoquer une résistance : c’est précisément cette résistance qui indique que quelque chose de vrai est en jeu.

Sablier ou vue pénétrante, métaphore du temps que la douleur prend

Ce texte s’adresse aux personnes pour qui la souffrance est devenue une organisation de vie, et non plus seulement un état passager. Il interroge le coût d’une douleur qui a cessé d’être un passage pour devenir une identité. Sa lecture peut provoquer une résistance : c’est précisément cette résistance qui indique que quelque chose de vrai est en jeu.

Sur ce que la souffrance protège, et ce qu’elle détruit en silence

Ce texte prolonge une réflexion clinique sur les fonctions inconscientes de la douleur.

Il ne parle pas de ceux qui souffrent ponctuellement, mais de ceux pour qui la souffrance est devenue une organisation de vie.

Il n’explique pas la douleur.

Il interroge ce qu’elle coûte.

Ce que la douleur psychique prend

La douleur ne s’est pas contentée de vous faire mal.

Elle vous a pris des choses.

Et pendant ce temps, vous la protégiez.

Elle vous a volé du temps.

Pas le temps spectaculaire des drames, mais celui, beaucoup plus discret, des journées en attente, des mois flous, des années vécues comme une transition permanente.

Le temps où l’on se dit que ce n’est pas encore le moment.

Que ça ira mieux plus tard.

Que la vie commencera après.

La douleur vous a volé des désirs.

Pas parce qu’ils ont disparu, mais parce qu’ils sont devenus dangereux.

Désirer, quand on souffre, c’est risquer l’échec.

Alors vous avez appris à vouloir moins.

À appeler cela prudence.

Ou maturité.

Ou lucidité.

La douleur vous a volé des relations.

Pas toujours par conflit. Souvent par érosion.

Parce qu’à force d’être fragile, on devient intouchable.

Et à force d’être intouchable, on devient seul.

Elle vous a volé votre agressivité vitale.

Celle qui tranche.

Celle qui dit non.

Celle qui avance sans demander la permission.

Vous l’avez remplacée par de la compréhension.

De l’analyse.

Du recul.

Mais le recul n’a jamais construit une vie.

Quand la douleur devient une identité

La douleur vous a pris quelque chose de plus discret.

Votre responsabilité.

Et vous l’avez laissée faire.

Parce que tant qu’elle était là, vous pouviez dire : ce n’est pas possible, ce n’est pas le moment, ce n’est pas de ma faute.

Parfois, c’était vrai.

Parfois seulement.

Le problème n’est pas d’avoir souffert.

Le problème est d’avoir commencé à défendre la souffrance comme si elle était une preuve de profondeur, de sensibilité, ou de vérité intérieure.

La douleur n’est pas une identité.

C’est un état.

Mais à force de la raconter, de l’expliquer, de l’habiter, vous avez fini par la confondre avec vous-même.

Et beaucoup ne s’en rendent compte que trop tard.

La peur de guérir

Et maintenant, l’idée de guérir vous fait peur.

Pas parce que vous aimez souffrir.

Mais parce que guérir vous obligerait à regarder ce qui reste quand il n’y a plus rien à expliquer.

Guérir vous forcerait à agir sans garantie, sans excuse, sans récit héroïque.

Alors vous dites que vous n’êtes pas prêt.

Que ce n’est pas le bon moment.

Que vous avez encore besoin de comprendre.

Mais pendant ce temps, la douleur continue de prendre.

Et elle ne rend rien.

Elle ne rendra ni le temps perdu, ni les élans étouffés, ni les versions de vous-même que vous n’avez jamais laissées exister.

Les bénéfices de la souffrance

La seule chose qu’elle offre en échange, c’est une cohérence.

Une cohérence étroite.

Triste.

Mais stable.

Sortir de la douleur, ce n’est pas aller mieux.

C’est accepter d’avoir perdu beaucoup sans pouvoir accuser autre chose que soi du temps qu’il reste à vivre.

Et c’est peut-être pour cela que certains n’appellent pas la guérison même quand elle se présente.

Qu’est-ce que la douleur a permis au sujet de ne pas risquer, depuis si longtemps ?

Que perdrait le sujet, s’il cessait de défendre ce qui le fait souffrir ?

En consultation, cette organisation se dit souvent dans des projets toujours remis, une fatigue de vivre, une plainte qui tient lieu de récit. La question n’est plus pourquoi je vais mal, mais qu’est-ce que mon mal-être m’évite de risquer. Un travail analytique permet d’entendre ce que la douleur protège, de comprendre ce qu’elle a rendu nécessaire, et de retrouver une place qui tienne sans elle. Ce déplacement ne se fait pas en un jour, et il demande un cadre qui ne cherche ni à consoler, ni à bousculer. Un cadre où la douleur peut cesser d’être une identité sans que l’on y perde sa place.

Quand la souffrance devient une organisation de vie, ces pages prolongent la réflexion : la dépression, l’anxiété et l’angoisse.

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Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je vous reçois en cabinet à Paris ou en consultation visio. Vous pouvez me contacter pour un premier entretien.

Freud, S. (1923). « Le Moi et le Ça ». Essais de psychanalyse. Paris : Payot, 1981.


Freud, S. (1924). « Le problème économique du masochisme ». Névrose, psychose et perversion. Paris : PUF, 1973.


Freud, S. (1937). « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin ». Résultats, idées, problèmes II. Paris : PUF, 1985.