Un puits sans fond
À ceux qui attendent que l’autre confirme leur valeur
Derrière le besoin d’être choisi se cache un endroit sans fond, creusé plus tôt. Tant qu’il réclame d’être comblé, l’autre cesse d’être un sujet pour devenir une fonction.

À ceux qui attendent que l’autre confirme leur valeur
Derrière le besoin d’être choisi se cache un endroit sans fond, creusé plus tôt. Tant qu’il réclame d’être comblé, l’autre cesse d’être un sujet pour devenir une fonction.
Il y a en chacun un endroit où l’on attend que l’autre dise : c’est toi.
On pose des mots. On prouve. On écoute ce qu’ils deviennent.
Pour certains, quelque chose revient. Un écho, un appui, une sensation. Le mot touche quelque part et tient.
Pour d’autres, rien ne revient.
On dit, on écoute, on attend. Le silence s’étire. Alors on recommence. Et encore.
Cet endroit, en soi, a une forme.
Pour certains, il a un fond. Quelque chose que le mot de l’autre peut atteindre, et où il se dépose.
Pour d’autres, non.
L’endroit est là, mais il n’a pas de fond. Ce qu’on y laisse tomber continue à tomber.
Un endroit sans fond ne demande pas seulement à être aimé. Il demande à être comblé.
La dépendance affective, une preuve qui ne suffit jamais
Il suffit de peu pour que le silence reprenne.
Un message moins chaleureux. Un regard distrait. Un ton qui hésite.
Aussitôt, le gouffre intérieur s’ouvre. Ce qui semblait acquis recommence à tomber.
Alors on relance la vérification. On cherche une phrase, un signe, une preuve qui remettra du fond sous les pieds.
Mais la preuve, à peine reçue, descend à son tour.
On ne vit plus la relation. On la teste.
Quand le « c’est toi » devient une réponse arrachée
À force d’être redemandé, le « c’est toi » change.
Il cesse d’être un geste libre de l’autre. Il devient une réponse arrachée.
On l’obtient encore. On l’obtient même plus souvent qu’avant.
Mais ce n’est plus celui qu’on attendait.
Car ce qu’on cherchait, ce n’était pas d’entendre le mot. C’était que le mot vienne sans qu’on ait à le demander.
Et ce qu’on demande ne peut plus être donné.
Un besoin de reconnaissance plus ancien que l’autre
Le puits était là avant. Vorace.
Bien avant l’autre. Bien avant le lien. Bien avant la demande.
Ce que l’on exige de l’autre, au fond, c’est qu’il répare une absence qu’il n’a pas causée. Qu’il comble un puits qu’il n’a pas creusé.
Il n’est plus sujet. Il devient fonction. Or l’autre n’est pas un doudou.
Exiger, c’est soumettre.
Est-ce encore de l’amour ?
Alors, la question n’est plus comment être choisi. Elle est comment exister sans l’être.
Car dès que l’on cesse d’exiger, l’autre redevient quelqu’un. Dans la splendeur de son imperfection.
Respecter sa liberté, c’est construire la sienne.
Qu’est-ce qui a creusé si tôt, chez le sujet, cet endroit que rien ne vient combler ?
Que demande le sujet à l’autre, quand il exige d’être choisi encore une fois ?
Le besoin d’être choisi que vous éprouvez prend souvent racine dans une scène plus ancienne, où la place qui vous était accordée vous a paru incertaine, ou où il fallait vous distinguer pour être assuré de compter. Cette expérience précoce s’est inscrite, et elle organise aujourd’hui votre vie affective sans que vous l’ayez décidé. Chaque lien devient alors une épreuve où vous attendez une confirmation que rien ne parvient à donner durablement.
En consultation, un travail analytique permet d’entendre ce que cette attente répète, de comprendre ce que cette configuration précoce a rendu nécessaire, et de retrouver une place qui tienne par elle-même. L’enjeu n’est pas que l’autre dise enfin c’est toi, mais que vous puissiez exister sans avoir à l’exiger. À mesure qu’une assise intérieure se construit, le lien cesse d’être une vérification. L’autre peut redevenir un partenaire, et l’amour, un geste reçu plutôt qu’une preuve réclamée.
Le besoin d’être choisi se rejoue souvent d’une relation à l’autre. Ces pages prolongent la réflexion : es répétitions relationnelles, mieux se comprendre.
À lire aussi : L’angoisse d’abandon : provoquer ce que l’on redoute ; Quand l’amour s’appelle jalousie ; Le regard de la mère
Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je vous reçois en cabinet à Paris ou en consultation visio. Vous pouvez me contacter pour un premier entretien.
Pour aller plus loin
Kohut, H. (1971). Le Soi. La psychanalyse des transferts narcissiques. Paris : PUF, 1974.
Winnicott, D. W. (1967). « Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant ».
Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard, 1975.
Lacan, J. (1958). « La signification du phallus ». Écrits. Paris : Seuil, 1966.
Isabelle Cohen, psychanalyste
Faculté Libre de Psychanalyse. Cabinet à Paris 3e, Le Marais, et en visio.