L’injonction au  » bon parent « 

L’injonction au bon parent est devenue l’une des normes les plus puissantes de la vie contemporaine. Elle prend des formes diverses : doute permanent, autosurveillance, comparaisons sociales, peur de mal faire, expertise prétendument scientifique qui culpabilise. Ce texte propose une lecture analytique de ce que cette norme demande au sujet , au-delà, de ce qu’elle dit exiger.

Il y a des rôles qu’on tient.

Et des rôles qui finissent par tenir lieu de tout le reste.

Le rôle parental, aujourd’hui, est de ceux-là.

Il s’installe avec l’enfant, organise les gestes, les priorités, le temps.

Puis, peu à peu, il prend la forme d’une exigence intérieure.

Plus seulement une fonction à exercer : une identité à incarner.

Être un bon parent.

 Disponible.

Constant.

Impliqué.

Présent sans relâche.

Une norme s’est intériorisée. Elle ne se présente plus comme une attente sociale.

Elle se présente comme une évidence morale.

Cette norme a une particularité.

Aucune autre position sociale ne porte la même charge morale.

Transgresser une norme professionnelle, c’est être incompétent.

Transgresser une norme esthétique, c’est être ringard.

Transgresser la norme du bon parent, c’est être mauvais, au sens fort, éthique, presque archaïque. C’est passer du côté de ceux qui font du mal à des innocents.

Cette menace de chute morale rend l’injonction très difficile à interroger.

Poser la question : Suis-je en train de me perdre dans ce que je crois bien faire ?

Revient à risquer la condamnation.

Extérieure d’abord, mais surtout intérieure, parce que la norme a été intégrée comme un devoir absolu.

Alors on s’y soumet sans le penser.

On tient le rôle.

On s’y donne.

Quelque chose se déplace progressivement dans cette manière de tenir le rôle.

Le rôle parental devrait être une entrée en scène.

Une fonction qu’on assume, qu’on habite le temps qu’elle dure, et hors de laquelle on continue à exister.

Un parent garde, derrière le rôle, une loge.

Un endroit où il est encore quelqu’un d’autre, quelqu’un qui désire, qui doute, qui rêve, qui se fatigue, qui aime ailleurs aussi.

L’injonction contemporaine demande autre chose.

Elle demande une incarnation. C’est-à-dire la disparition de l’écart entre la personne et le rôle.

Le parent doit devenir parent sans reste.

Sans coulisses.

Sans loge.

Sans nuit où il n’est plus parent.

S’incarner dans le rôle, c’est cesser d’en être l’auteur.

C’est devenir une fonction.

L’injonction au bon parent, c’est d’être un bon parent.

Pas toujours une vraie personne.

Comment être le premier si le second perd de sa substance ?

Un parent qui s’est entièrement résorbé dans la fonction n’est plus disponible.

Il est occupé.

Occupé par la norme.

Occupé à vérifier qu’il fait bien.

Occupé à se surveiller, à se comparer, à anticiper le jugement.

L’enfant, dans ce dispositif, ne rencontre pas un sujet.

Il rencontre une fonction qui s’efforce. Une vigilance. Une présence anxieuse qui se présente comme amour, et qui demande implicitement à être confirmée dans son dévouement.

Et le parent, lui, s’épuise.

Sans pouvoir nommer ce qui l’épuise.

Parce que ce qui l’épuise, c’est précisément ce qu’on lui présente comme l’évidence à laquelle obéir.

La norme garde une fonction. Elle protège l’enfant. La question n’est pas de la défaire mais de retrouver, à côté d’elle, le sujet qui la porte.

Cela demande de consentir à être un parent imparfait. Aucune personne réelle ne peut se confondre tout entière avec un rôle. C’est précisément cette imperfection qui laisse une place pour quelqu’un.

L’envie d’être un bon parent est juste. Elle vient du sujet, elle nourrit le lien, elle oriente sans contraindre. La norme est autre chose. Elle prend l’envie et la durcit en obligation. Elle transforme un mouvement en devoir, un désir en performance, un parent en fonction. La position qui se tient consiste à garder l’envie sans devenir la norme.

Pour l’enfant aussi. Parce qu’un enfant n’a pas seulement besoin d’être bien parenté. Il a besoin de quelqu’un en face de lui.

L’enfant a besoin d’un parent qui soit quelqu’un.

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Qu’a-t-il fallu intégrer si tôt pour que le rôle prenne la place de la personne ?

Que protège l’incarnation dans le rôle, quand sortir de scène devient impossible ?

En consultation, cette difficulté apparaît souvent sous la forme d’un épuisement parental, d’une culpabilité diffuse, L’angoisse de pas être à la hauteur, ou d’un sentiment de se perdre derrière la fonction. Un travail analytique permet d’approcher ce que l’incarnation a rendu nécessaire, de comprendre ce qu’elle protège, et de retrouver une position parentale qui laisse une place au sujet.

Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je vous reçois en cabinet à Paris ou en consultation vidéo. Vous pouvez me contacter pour un premier entretien.