Premier épisode de la mini-série Harcèlement. La victime se pose presque toujours la même question, dans le silence : pourquoi moi ? Pourquoi ai-je été choisi ? Ce texte propose une lecture analytique du mécanisme par lequel un groupe sélectionne sa cible. Le choix ne porte pas sur un défaut particulier. Il porte sur ce que la personne représente dans l’économie psychique du collectif, et sur ce que celui-ci a besoin de déposer en elle.
Dans une meute, quelqu’un finit toujours par être choisi.
Dans beaucoup de groupes, quelqu’un finit par occuper une fonction particulière.
La fonction de victime.
La question n’est donc pas seulement : pourquoi une personne devient-elle la cible ?
La question est plus dérangeante.
Comment un groupe sélectionne-t-il celui qui occupera la fonction de victime ?
Au début, rien ne distingue vraiment cette personne des autres.
Elle partage les mêmes réunions.
Les mêmes conversations.
Le même espace.
Puis quelque chose se modifie.
Pas encore un événement.
Plutôt une inflexion dans l’atmosphère des relations.
Un regard qui dure une seconde de trop.
Une remarque qui semble anodine.
Un sourire échangé entre deux collègues.
Rien qui suffise encore à former une certitude.
Le sujet hésite.
Il préfère penser qu’il se trompe.
La pensée possède en effet une tendance naturelle : préserver la continuité du monde tel qu’il était jusque-là perçu. Reconnaître qu’un déplacement s’est produit dans le regard des autres est une hypothèse coûteuse.
Alors l’esprit cherche d’autres explications.
Un malentendu.
Une fatigue.
Une interprétation excessive.
Mais quelque chose demeure.
L’expérience ressemble alors à une tache d’encre.
Au départ, elle est presque invisible.
Un point minuscule dans le tissu des relations.
Mais comme l’encre dans les fibres du papier, elle commence peu à peu à se diffuser.
C’est la progression lente du phénomène.
D’autres signes apparaissent.
Une conversation qui s’interrompt lorsque l’on s’approche.
Un silence lorsque le sujet prend la parole.
Un regard partagé au moment d’une remarque.
Pris isolément, chacun de ces gestes pourrait rester insignifiant.
Mais leur accumulation produit une modification plus subtile.
Elle affecte la manière même dont le sujet perçoit ce qui l’entoure.
La tache introduit alors une contamination de la perception.
Ce qui était autrefois neutre devient équivoque.
Un sourire peut être interprété.
Un silence semble chargé de sens.
Une remarque paraît contenir un reproche implicite.
Et dans cet espace devenu incertain, une question apparaît.
Pourquoi moi ?
La pensée cherche une réponse.
Comme souvent dans ces moments-là, elle commence par se tourner vers l’intérieur.
Le sujet repasse les scènes récentes.
Il examine ses paroles.
Il observe ses propres gestes avec une attention nouvelle.
C’est ainsi que s’installe le doute intérieur.
Ce doute possède une particularité.
Il ne repose sur aucune accusation claire.
Il se développe dans un espace d’ambiguïtés.
Et c’est précisément cette indétermination qui lui permet de s’enraciner.
Pendant ce temps, dans le groupe, un autre mouvement se produit.
Une tension circule.
Elle peut être légère.
Une rivalité.
Une frustration.
Une inquiétude quant à sa place.
Dans beaucoup de groupes, ces tensions ne disparaissent pas.
Elles cherchent un endroit où se déposer.
La personne qui deviendra la cible ne se distingue pas toujours par un défaut particulier.
Souvent, elle présente simplement une légère différence.
Une sensibilité plus visible.
Une manière de travailler un peu différente.
Une position légèrement décalée dans les interactions.
Parfois aussi, elle ne participe pas spontanément à certaines formes de violence ordinaire qui circulent dans les relations.
Une moquerie.
Une ironie.
Un commentaire sur un absent.
Elle ne s’y oppose pas nécessairement.
Mais elle n’y prend pas part.
Ce décalage devient perceptible.
Et dans un groupe, les différences attirent le regard.
Il arrive aussi que tout commence par un moment presque insignifiant.
Une remarque ambiguë.
Une ironie à peine appuyée.
La personne perçoit ce mouvement.
Elle réagit.
Elle cherche à comprendre.
Elle tente d’expliquer.
Sa réaction est humaine.
Elle cherche simplement à rétablir un sens dans l’échange.
Mais dans la dynamique du groupe, cette réaction produit un effet inattendu.
Elle signale que quelque chose a touché.
Le mouvement hostile, qui aurait pu rester diffus, trouve alors un point d’appui.
Le regard revient vers cette personne.
Les remarques se répètent.
Les tests deviennent plus fréquents.
Et peu à peu, une place se forme.
La personne cesse d’être simplement un individu parmi d’autres.
Elle devient celle autour de qui certaines tensions semblent se rassembler.
Les maladresses deviennent significatives.
Les hésitations deviennent révélatrices.
Les différences deviennent visibles.
Non pas parce que ces signes possèdent une importance particulière.
Mais parce que le regard du groupe a désormais besoin qu’ils en aient une.
La cible semble alors s’être imposée d’elle-même.
Mais en réalité, un mécanisme s’est mis en place.
Le groupe a trouvé un endroit où déposer sa tension.
La personne occupe alors une fonction.
La fonction de victime.
Cette fonction produit un effet particulier dans le groupe.
Elle canalise les tensions.
Elle donne une direction aux regards.
Elle rassemble les positions.
Elle fédère le groupe.
Et à cet instant, le mécanisme est complet.
La meute a trouvé sa victime.
Que représente-t-on, pour avoir été choisi(e) comme la cible ?
Quelle singularité a été interprétée par le groupe comme un défaut, alors qu’elle était simplement une différence ?
En consultation, cette configuration apparaît souvent à travers un effondrement progressif de la confiance en soi, une perte de spontanéité dans les relations, un sentiment d’étrangeté dans son propre milieu. C’est une souffrance au travail parmi les plus silencieuses, qui s’installe dans le corps et le sommeil sous la forme d’une angoisse diffuse. Un travail analytique permet d’identifier ce qui s’est joué dans le mécanisme de désignation, de retrouver la singularité qui a été ciblée comme défaut, et, en apprenant à se connaître autrement, de la reconnaître à nouveau comme une part juste de soi..
Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je vous reçois en cabinet à Paris ou en consultation vidéo. Vous pouvez me contacter pour un premier entretien.
Cabinet : 18 rue Notre-Dame de Nazareth, 75003 Paris · Métro République ou Arts et Métiers
Isabelle COHEN — Psychanalyste
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