Quand un départ rejoue une séparation ancienne
L’angoisse de partir est un motif fréquent en consultation. Elle prend des formes concrètes : une inquiétude qui monte à la veille du départ, un serrement au moment de quitter le quotidien, une crainte diffuse malgré un voyage choisi. Ce texte propose un éclairage analytique sur la séparation ancienne qu’un départ réveille.
Tout est prêt pour le départ. Et à la veille de partir, une angoisse monte, qui parle d’autre chose que du voyage.
On prépare le départ depuis des semaines.

On l’attend, on l’organise, on s’en réjouit.
Et à la veille de partir, quelque chose serre.
Ce qui serre tient au geste même de partir.
Partir, c’est larguer les amarres.
Quitter le quai qui tenait en place.
Laisser derrière soi les repères qui disaient où l’on est.
Le quotidien attache.
Les habitudes, les visages, les lieux, l’ordre des heures.
Ces attaches nous tiennent à un endroit connu.
Partir les desserre toutes à la fois.
L’angoisse de séparation, réveillée par le départ
Ce que l’angoisse de partir réveille, c’est chaque séparation d’avant.
La première fois qu’on a quitté quelqu’un.
La première nuit loin de chez soi.
Le premier seuil franchi seul.
Chacun a été un petit arrachement.
Le corps garde la trace de ces départs.
Un nouveau départ les rappelle tous.
On croit préparer un voyage. On rejoue une séparation.
L’angoisse monte parfois même quand le départ est choisi, attendu, heureux.
La joie du voyage laisse remonter ce qui se rejoue en dessous.
Les deux tiennent ensemble.
Certains partent l’esprit léger. D’autres emportent une inquiétude qui monte à mesure que la date approche.
Tout dépend de ce que les premières séparations ont laissé.
Est-ce que le lien tiendra la distance ?
Sous le voyage, la crainte tient en peu de mots.
Est-ce que le lien tiendra la distance ?
Est-ce que ce qui me tient sera là au retour ?
Cette assurance se construit avec le temps.
Elle vient des liens qui ont tenu, de ceux qui sont revenus après être partis.
Chaque retour apprend qu’un lien survit à la distance.
Ce savoir se dépose, retour après retour.
Le départ s’allège le jour où l’on porte le quai en soi.
Le lien qui tient voyage avec nous.
Il reste vivant loin de ce qui l’a vu naître.
On emporte, au-dedans, ce qui nous tenait au quai.
Quelle séparation ancienne s’est déposée si tôt chez le sujet qu’un départ la réveille encore ?
Pourquoi la joie du voyage laisse-t-elle remonter, chez le sujet, une inquiétude qui parle d’ailleurs ?
En consultation, l’angoisse de partir revient souvent, bien au-delà du voyage. Un travail analytique permet d’entendre ce que le départ réveille, de comprendre quelle séparation ancienne se rejoue, et de retrouver le lien qui tient à distance.
Chaque départ peut réveiller une séparation plus ancienne. Ces pages prolongent la réflexion : l’anxiété et l’angoisse, la rupture et la séparation.
À lire aussi : Vacances : ce qui remonte quand le cadre s’arrête (épisode précédent) ; Vacances : ce qui revient une fois sur place (épisode suivant) ; L’angoisse d’abandon : provoquer ce que l’on redoute
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Pour aller plus loin
Freud, S. (1920). « Au-delà du principe de plaisir ». Essais de psychanalyse. Paris : Payot, 1981.
Winnicott, D. W. (1958). « La capacité d’être seul ». De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris : Payot, 1969.
Bowlby, J. (1973). Attachement et perte. Vol. 2 : La séparation, angoisse et colère. Paris : PUF, 1978.
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Isabelle Cohen, psychanalyste
Faculté Libre de Psychanalyse. Cabinet à Paris 3e, Le Marais, et en visio.