Un piège qu’on se tend soi-même
Personne ne tient si on s’absente.
À ceux qu’on ne remercie jamais, parce qu’on ne les a jamais vus manquer.
Derrière celui qui ne peut manquer à personne se cache une peur plus ancienne : celle de ne manquer à personne du tout. Tant qu’on reste indispensable, cette peur n’a pas à se dire.
Ce texte interroge ce qui pousse certains à se rendre nécessaires partout, dans leur famille, auprès de leurs amis, au travail, jusqu’à ne plus pouvoir s’absenter nulle part sans culpabiliser.

On répond toujours.
Au travail, à la maison, dans le groupe d’amis qui n’existerait plus sans quelqu’un pour s’en charger.
On est celui qu’on appelle en premier.
Celui qui sait où se trouve chaque chose, chaque date, chaque fragilité des autres.
Celui qu’on n’a jamais vu dire non.
On dit : je ne peux pas partir, personne d’autre ne sait faire.
On dit : si je m’arrête, tout s’effondre.
On dit : ils ont besoin de moi.
On dit : ce n’est rien, j’ai l’habitude… Et puis j’aime bien ça.
Ces phrases rassurent.
Elles organisent aussi une vie entière autour d’un seul poste : celui qu’on occupe pour ne jamais être démis.
On ne l’a pas choisi un jour précis.
On l’a hérité, geste après geste, service après service, jusqu’à ne plus savoir s’en défaire.
Être indispensable ne prouve rien. Ça évite seulement d’avoir à le vérifier.
Rester indispensable, même à l’arrêt
Le corps le sait avant les mots.
Une fatigue qui ne se repose jamais vraiment, même à l’arrêt.
Une vigilance qui continue de veiller sur ce qui pourrait se passer sans nous, jusque dans le sommeil.
On répond à un message en pleine nuit, parce qu’on ne supporte pas l’idée qu’il attende jusqu’au matin.
Un jour de congé se remplit d’une inquiétude diffuse.
Une absence, même courte, se paie d’avance : on prépare, on explique, on laisse des instructions pour que rien ne manque.
On ne part jamais tout à fait. Une partie de nous reste là-bas, en astreinte.
Se rendre indispensable pour ne jamais être démis
La tâche elle-même pèse peu. Ce qui pèse, c’est ce que son absence viendrait révéler.
On tient le monde des autres debout.
On a oublié, depuis longtemps, ce qui nous tiendrait, nous.
La question n’est plus de savoir si la maison tiendrait sans nous.
Elle est de savoir ce qui, en nous, ne tient qu’à la condition de porter les autres.
Poser la poutre, c’est enfin se demander ce qu’on pèse, soi, indépendamment d’elle.
Se rendre indispensable prend souvent racine dans une histoire où exister semblait conditionné à être utile à quelqu’un. Cette organisation s’est mise en place tôt, et elle continue d’agir à votre insu : chaque lien devient un poste à tenir plutôt qu’une présence partagée.
En consultation, nous cherchons ensemble ce que cette nécessité permanente protège, et ce qu’elle empêche de ressentir. L’enjeu consiste à exister sans avoir à le prouver sans cesse à travers l‘utilité qu’on rend aux autres. À mesure que cette nécessité perd de son emprise, le lien cesse d’être un poste et redevient une présence.
Se rendre indispensable se joue au travail comme dans la famille et le couple. Ces pages prolongent la réflexion : les répétitions relationnelles, le burn-out et la souffrance au travail.
À lire aussi : Quand on s’entend dire : « Je suis trop gentil » ; Travailler pour ne pas s’arrêter
Si ce texte a trouvé un écho en vous, et que vous souhaitez déposer ce qui, en vous, se rend indispensable pour ne pas disparaître, je reçois pour des séances à Paris 3e et en visio. psy-cabinet.fr
Pour aller plus loin
Winnicott, D. W. (1960). « Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux self ». Processus de maturation chez l’enfant. Paris : Payot, 1970.
Winnicott, D. W. (1974). « La crainte de l’effondrement ». La Crainte de l’effondrement et autres situations cliniques. Paris : Gallimard, 2000.
Ferenczi, S. (1932). « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant ». Psychanalyse IV. Œuvres complètes 1927-1933. Paris : Payot, 1982.
Miller, A. (1979). Le Drame de l’enfant doué. À la recherche du vrai Soi. Paris : PUF, 1983.
Isabelle Cohen, psychanalyste
Faculté Libre de Psychanalyse. Cabinet à Paris 3e, Le Marais, et en visio.