L’enfant à venir et l’enfant à produire
Être parent : Le désir d’enfant contemporain se heurte de plus en plus tôt à une temporalité contrainte : l’âge, la carrière, l’horloge biologique, les protocoles médicaux. Il prend alors des formes particulières, rapports programmés sur le calendrier d’ovulation, parcours FIV qui s’enchaînent, tentatives chronométrées, comptes à rebours intérieurs. Ce texte propose une lecture analytique de ce que la temporalité fait au désir d’enfant, et de ce qu’elle finit par mettre à sa place.

À partir d’un certain moment, le désir d’enfant cesse d’être un mouvement intérieur. Il devient un compte à rebours.
Une voix se met à tourner en tête. Il me reste combien de temps. Si on commence maintenant, est-ce que ce sera trop tard. Et si la première tentative échoue, est-ce qu’il y aura encore une fenêtre pour une seconde.
Cette voix s’installe à un moment précis, souvent autour des trente-cinq ans pour les femmes, parfois plus tôt, parfois plus tard. Une fois installée, elle s’impose durablement.
Si la grossesse tarde, le chronomètre s’accélère.
Du désir d’enfant au parcours FIV
On consulte. On entre dans les premiers examens. On commence à compter les cycles, à observer la courbe de température, à repérer le pic de fertilité à la minute près. Les rapports deviennent programmés. La sexualité prend un autre sens : elle sert.
Quand l’attente se prolonge, vient le parcours médical. Les injections à heure fixe. La ponction à l’heure dite. Le transfert d’embryon dans un délai précis. Le test de grossesse au quatorzième jour. Le nouveau cycle qui recommence si le résultat est négatif.
Chaque étape est chronométrée. Chaque jour compte. Chaque résultat est attendu dans une fenêtre. La vie psychique entière finit par battre au rythme du calendrier médical.
Quand le désir d’enfant devient désir d’y arriver
Cette temporalité a un effet propre. Elle rend le désir plus pressant, et surtout elle le transforme.
Ce qui était désir d’avoir un enfant, désir patient, ouvert, qui pouvait se laisser advenir dans un temps long, devient désir d’y arriver. Tenir le délai. Réussir le cycle. Obtenir le test positif.
Et plus le temps presse, plus la cible se déplace. Le désir se déplace ailleurs. Vers l’arrêt du compte à rebours. Vers la fin de la course du chronomètre. Vers la fenêtre qui se referme enfin sur une réussite.
Le chronomètre cesse de mesurer le désir. Il le remplace.
L’horloge biologique, inscrite dans le regard
Cette pression du temps pèse asymétriquement. Le corps féminin est, dans le discours social et médical, l’objet d’une finitude énoncée. Tout y rappelle la date limite. Les magazines, les amies déjà mères, les médecins qui notent l’âge sur la fiche. Le chronomètre est intégré au regard porté sur soi.
Et plus le parcours s’enchaîne, plus le désir initial cède du terrain au désir de réussir le parcours. La FIV devient elle-même l’objet d’attention principal, au-delà du moyen qu’elle était au départ. On entre dans une économie de tentatives, d’échecs, de relances, qui peut durer des années.
Il arrive que des couples en sortent, après une réussite ou après un arrêt, en disant quelque chose qui les étonne eux-mêmes : je ne suis plus sûre d’avoir voulu un enfant. J’ai voulu y arriver.
Ce qui revient après la naissance
Le désir d’enfant garde sa légitimité entière. Le recours médical aussi. Beaucoup d’enfants attendus dans ces parcours sont accueillis par des parents qui les portent en sujets.
Entre le désir d’enfant et le désir d’y arriver, quelque chose passe en silence. Et ce qui est passé en silence revient, parfois, après la naissance. Sous des formes étranges : épuisement inexpliqué, ambivalence tue, déception silencieuse devant ce qu’on aurait dû éprouver.
Le travail analytique permet parfois d’entendre cette différence. Entre l’enfant à venir et l’enfant à produire. Entre l’attente et la performance. Entre le désir et le délai.
Et de retrouver, là où c’est possible, un temps rendu à l’attente.
Tant que tourne le chronomètre, on s’attache à produire un enfant, plutôt qu’à l’attendre.
Qu’est-ce qui fait que le désir d’enfant du sujet s’inscrit, à un moment précis, dans un compte à rebours ?
Que se déplace dans le désir du sujet lorsque la fenêtre menace de se refermer ?
En consultation, ces questions apparaissent souvent à l’occasion d’un parcours qui s’éternise, d’une grossesse qui tarde, d’une fatigue qui s’installe au cœur du désir lui-même. Un travail analytique permet d’approcher ce que la temporalité contrainte fait au désir, de distinguer ce qui dans l’urgence relève d’un désir tenu et ce qui relève d’autre chose, et de retrouver un rapport au temps qui laisse une place à l’attente.
Le désir d’enfant pris dans l’urgence touche à la parentalité comme à l’angoisse. Ces pages prolongent la réflexion : la maternité et la parentalité, l’anxiété et l’angoisse.
À lire aussi : Quand être parent prend toute la place ; Le vide du nid ; Le plaisir en service commandé
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Pour aller plus loin sur le désir d’enfant
Bydlowski, M. (1997). La Dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité. Paris : PUF, 1997.
Faure-Pragier, S. (1997). Les Bébés de l’inconscient. Le psychanalyste face aux stérilités féminines aujourd’hui. Paris : PUF, 1997.
Freud, S. (1914). « Pour introduire le narcissisme ». La Vie sexuelle. Paris : PUF, 1969.
Isabelle Cohen, psychanalyste
Faculté Libre de Psychanalyse. Cabinet à Paris 3e, Le Marais, et en visio.