Ce que le bruit maintient à distance
L’addiction apparaît souvent en consultation comme une tentative de contenir une tension intérieure persistante. Elle prend des formes multiples : stimulation permanente, consommation répétée, difficulté à rester seul, remplissage continu du temps et de la pensée. Ce texte propose une lecture analytique de ce que le bruit maintient à distance, et de ce que l’objet addictif vient occuper à la place du sujet lui-même.

Certaines personnes gardent toujours quelque chose allumé.
Un écran. Une musique. Une conversation. Du bruit.
Comme si le silence risquait d’ouvrir une porte.
Au début, cela ressemble à une habitude contemporaine.
Un réflexe.
Une manière de s’occuper.
La peur du silence
Derrière l’agitation, une tension sourde.
Une difficulté à rester seul, même quelques instants.
Une solitude particulière. Celle qui se présente dès que le flux extérieur s’arrête.
Celle qui demande de rester avec ce qui monte en dedans.
L’arrêt produit une montée intérieure, immédiate, physique, psychique.
On cherche l’étai.
C’est le vide qui se présente.
Diffus.
Angoissant.
Envahissant.
La non-rencontre avec soi.
La solitude sans apaisement. Tumultueuse d’angoisse.
Tout devient préférable au fait de le rencontrer.
Remplir le vide intérieur
Alors il faut remplir.
Les heures.
L’espace.
La pensée.
Accumuler les stimuli extérieurs pour s’anesthésier.
Car le silence possède une propriété particulière : il rapproche. Non du calme. De soi.
Et cette rencontre peut devenir angoissante.
La capacité d’être seul
La capacité d’être seul se constitue dans l’enfance, en présence d’un parent dont le regard renvoie au sujet quelque chose de lui-même.
C’est dans cet échange que se construit la possibilité d’habiter sa propre présence.
Quand ce miroir a manqué, être seul ne signifie pas être au calme. Cela signifie ne pas se trouver.
Le bruit extérieur occupe alors la place que cette présence aurait dû tenir. Un substitut qui maintient quelque chose là où le sujet est resté en suspens.
L’addiction, un substitut d’être
L’objet addictif n’est pas seulement une dépendance.
C’est un substitut d’être.
Un aménagement psychique pour esquiver sa propre existence.
Le bruit continue. Comme une nécessité.
Il tient le vide à distance.
Il protège d’une solitude qui touche à l’impossibilité momentanée de se sentir présent à soi-même.
Le monde extérieur parle, défile, stimule.
Intérieurement, quelque chose est noyé peu à peu : la capacité d’habiter sa propre présence.
Ce nœud se dénoue dans la parole.
Dans la rencontre, lente, avec ce que le bruit recouvrait.
Dans le travail qui permet au sujet de revenir là où il s’était absenté.
Cesser d’esquiver, c’est commencer à exister.
Qu’est-ce qui s’est inscrit si tôt chez le sujet que le silence est devenu menaçant ?
Que protège, chez le sujet, l’aménagement, quand le bruit est devenu indispensable pour tenir ?
En consultation, ce mouvement apparaît souvent derrière des conduites installées depuis longtemps et vécues comme nécessaires à l’équilibre psychique. Sous le remplissage se tient fréquemment une anxiété que le bruit recouvre, et parfois une dépression que le silence laisserait remonter. Un travail analytique permet d’entendre ce que le bruit recouvre, de comprendre ce que ce remplissage contient, et de retrouver une capacité à habiter le temps autrement que par la stimulation.
Sous le remplissage se tient souvent une anxiété que le bruit recouvre, parfois une dépression que le silence laisserait remonter, ou une dépendance qui se rejoue d’un lien à l’autre. Ces pages prolongent la réflexion : l’anxiété et l’angoisse, la dépression, les répétitions relationnelles.
À lire aussi : Ce que la douleur vous a volé pendant que vous la défendiez ; Travailler pour ne pas s’arrêter ; Le regard de la mère
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Pour aller plus loin
Winnicott, D. W. (1958). « La capacité d’être seul ». De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris : Payot, 1969.
Winnicott, D. W. (1967). « Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant ». Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard, 1975.
McDougall, J. (1989). Théâtres du corps. Paris : Gallimard, 1989.
Isabelle Cohen, psychanalyste
Faculté Libre de Psychanalyse. Cabinet à Paris 3e, Le Marais, et en visio.