Ce qu’il ne peut pas regarder en lui.
Deuxième épisode de la mini-série Harcèlement. Le premier épisode décrivait l’expérience de la cible, qui se demande dans le silence : pourquoi moi ? Celui-ci se déplace du côté du harceleur. Comment fait-il son choix ? Le mécanisme reste rarement conscient. Le harceleur lui-même ne se vit pas comme celui qui attaque. Il se vit comme celui qui révèle ce que les autres ne voient pas encore.
Ce texte propose une lecture analytique de la projection comme mécanique de sélection, et de ce qu’elle dit du sujet qui s’y livre sans le savoir

Le harcèlement commence loin de sa cible.
Il commence à l’intérieur de celui qui harcèle.
Trouver une cible n’est presque jamais un acte conscient.
Personne ne se lève un matin avec l’intention claire de désigner quelqu’un comme l’objet de ses attaques.
Le processus commence ailleurs, dans un endroit plus discret de la vie psychique.
Là, il y a quelque chose qui ne peut pas être regardé.
Une part de soi jugée inacceptable : une faille, une envie, une faiblesse, un désir que l’on s’interdit.
Quelque chose qui, une fois reconnu, menacerait l’idée même que l’on se fait de soi.
C’est plus qu’un malaise. C’est une menace pour la cohérence intérieure.
Le psychisme fait alors ce qu’il sait faire pour tenir.
Il met cette part hors de soi. Il la dépose chez un autre.
Et il la combat là, chez cet autre, où elle cesse de menacer du dedans.
La projection, au cœur de la psychologie du harceleur
C’est ce que la psychanalyse appelle la projection. Plus qu’un regard porté sur l’autre, une part de soi expulsée, puis attaquée au-dehors.
Ce qui dérange à l’intérieur devient visible à l’extérieur.
Ce qui inquiète en soi semble apparaître chez quelqu’un d’autre.
Peu à peu, l’attention se fixe.
Un individu commence à occuper une place particulière dans le regard.
Il n’est plus simplement une présence parmi d’autres.
Il devient un point d’observation.
Une surface sur laquelle viennent se déposer certains éléments que le sujet ne peut reconnaître comme siens.
Les maladresses deviennent significatives.
Les différences deviennent visibles.
Les hésitations deviennent révélatrices.
Non pas parce que ces signes possèdent une importance particulière.
Mais parce que le regard a désormais besoin qu’ils en aient une.
Le choix de la cible
C’est à ce moment qu’un mécanisme psychique commence à se structurer.
Le regard sélectionne.
Il retient ce qui confirme.
Il écarte ce qui contredit.
Peu à peu, une cohérence apparaît.
La cible semble s’être imposée d’elle-même.
Le mécanisme se consolide.
Le regard ne cherche plus à comprendre, mais à confirmer.
Chaque détail devient une preuve supplémentaire.
La cible paraît alors évidente.
Quand le harceleur se croit dans son droit
Mais le mécanisme ne s’arrête pas à la désignation d’une cible.
Une fois la cible produite, quelque chose d’autre devient nécessaire : la cohérence.
Car le psychisme supporte mal la contradiction.
Il lui est difficile de maintenir l’idée suivante : attaquer quelqu’un sans raison.
Alors une réorganisation intérieure s’opère.
Les comportements de l’autre sont relus.
Les souvenirs se réorganisent.
Des détails autrefois insignifiants prennent soudain de l’importance.
Un regard devient provocant.
Un silence devient suspect.
Une maladresse devient une preuve.
Le système gagne en cohérence.
La cible commence à apparaître non seulement comme légitime, mais comme nécessaire.
Le sujet ne se vit plus comme celui qui attaque.
Il se vit comme celui qui répond.
Celui qui révèle ce que les autres ne voient pas encore.
Cette position possède une valeur particulière.
Elle offre une forme de sécurité.
Tant que la cible existe, le regard collectif possède une direction.
L’attention se fixe ailleurs.
Et dans ce déplacement, une chose devient plus facile à supporter : sa propre fragilité.
Une dépendance à la cible
Mais cette organisation possède une conséquence inattendue.
Elle crée une dépendance.
Car si la cible disparaît, la cohérence construite autour d’elle disparaît aussi.
Les tensions initiales réapparaissent.
Maintenir la cible devient alors nécessaire.
Chaque remarque renforce la structure.
Chaque moquerie stabilise la position.
Chaque confirmation du groupe consolide le système.
La mécanique psychique trouve son rythme.
Elle n’exige plus d’effort particulier.
Les gestes deviennent presque automatiques.
Quand l’autre cesse d’exister comme sujet
À mesure que le mécanisme se stabilise, une transformation plus discrète apparaît.
La perception de l’autre se modifie.
Au départ, il y avait encore un individu.
Quelqu’un avec des gestes, des hésitations, une manière particulière d’occuper l’espace.
Mais peu à peu, ces éléments perdent de leur singularité.
Ils cessent d’être perçus comme les expressions d’une personne.
Ils deviennent des signes.
Des indices qui viennent confirmer une lecture déjà installée.
La cible n’est plus rencontrée.
Elle est interprétée.
Ainsi, l’autre cesse progressivement d’exister comme sujet.
Il devient une fonction dans le système.
La fonction de celui qui porte le défaut.
Celui qui rassemble les maladresses.
Celui qui concentre les failles.
Dans cette configuration, la violence change de nature.
Elle ne se vit plus comme une attaque dirigée contre quelqu’un.
Elle devient une opération presque logique.
Le mécanisme qui s’était constitué pour résoudre une tension intérieure cesse alors d’être perçu comme un mécanisme.
Il devient une évidence.
Le sujet ne voit plus la projection.
Il voit simplement une réalité.
La cible lui apparaît comme la confirmation de ce qu’il pressentait depuis le début.
Et c’est précisément cette conviction qui rend la mécanique si difficile à interrompre.
La pensée qui pourrait tout arrêter
Car pour que le mécanisme s’arrête, une pensée devrait devenir possible.
Une pensée inconfortable.
Peut-être que ce que je vois chez l’autre ne lui appartient pas entièrement.
Peut-être que quelque chose, dans ce défaut que je lui prête, me concerne aussi.
Mais cette hypothèse menace l’équilibre construit.
Elle réintroduit la faille initiale.
Elle ouvre la possibilité que la cible n’ait jamais été une explication.
Seulement un support.
Un support sur lequel avait été déposée une part de ce que le sujet ne pouvait reconnaître comme sien.
La cible n’était pas là pour être comprise.
Elle était là pour éviter de se comprendre soi-même.
Que reste-t-il à comprendre pour le sujet, lorsque la mécanique qui l’a frappé ne parlait pas de lui ?
Comment le sujet se relève-t-il d’avoir été l’objet d’une projection qui n’a jamais parlé de lui ?
En consultation, cette lecture du mécanisme aide à se déprendre d’une question qui revient souvent chez les cibles : qu’ai-je fait pour mériter cela ? La réponse, presque toujours, est que la cible n’a rien fait. Elle a été choisie pour servir une opération qui ne lui appartient pas. Un travail analytique permet d’entendre ce que cette question réveille, de comprendre ce qui, dans l’attaque, ne vous appartenait pas, et de retrouver son propre fil après une expérience qui a coûté.
Le harcèlement reste l’une des formes les plus silencieuses de la souffrance au travail, et il laisse souvent une angoisse tenace. Ces pages prolongent la réflexion : le burn-out et la souffrance au travail, l’anxiété et l’angoisse.
À lire aussi : Harcèlement : pourquoi moi ? (épisode 1) ; Quand l’amour s’appelle jalousie (la projection)
Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je vous reçois en cabinet à Paris ou en consultation visio. Vous pouvez me contacter pour un premier entretien.
Pour aller plus loin
Klein, M. (1946). « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes ». Développements de la psychanalyse. Paris : PUF, 1966.
Hirigoyen, M.-F. (1998). Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien. Paris : Syros, 1998.
Dejours, C. (1998). Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Paris : Seuil, 1998.
Isabelle Cohen, psychanalyste
Faculté Libre de Psychanalyse. Cabinet à Paris 3e, Le Marais, et en visio.