Se perdre à force de rassurer

Deuxième épisode de la mini-série La jalousie. Le premier épisode décrivait le mécanisme du côté du jaloux, le tribunal intérieur qui s’installe et s’emballe. Celui-ci se déplace du côté de celui ou celle qui rassure. La position semble simple : on explique, on répond, on apaise. Et pourtant quelque chose s’enlise, sans qu’on sache nommer ce qui se passe.

Ce texte propose une lecture analytique de ce qui se joue, et de ce que le sujet alimente sans le savoir.

Au début, le moteur ne fait aucun bruit.

Au début, le moteur ne fait aucun bruit.

La jalousie ne se présente pas comme une menace.

Elle ressemble à de l’attention.

Quelqu’un remarque ce que les autres ne voient pas.

Un détail dans une phrase. Un regard. Un retard.

Cette vigilance semble dire : tu comptes pour moi.

Alors on rassure.

On explique.

On sourit même parfois de cette inquiétude.

Chaque réponse jette un peu de carburant.

On ne le sait pas.

On croit calmer.

On se sent aimé, considéré même.

Les questions arrivent.

Pas beaucoup.

Juste de temps en temps.

Pourquoi ce message ?

Pourquoi ce silence ?

Pourquoi ce regard ?

On répond.

On rassure.

Le moteur monte d’un cran.

Imperceptiblement.

Puis les questions reviennent.

Pas tout à fait les mêmes.

Toujours autour des mêmes détails.

Alors on explique davantage.

On précise.

On ajoute des informations.

On se dit que c’est plus simple ainsi.

On fait plus attention.

On réfléchit avant de parler.

On détaille une rencontre.

On précise un horaire.

On ajoute une phrase pour éviter un malentendu.

Le moteur tourne plus vite maintenant.

On l’alimente sans cesse.

Et pourtant quelque chose ne s’apaise pas.

Les questions se déplacent simplement.

Un doute.

Une remarque.

Un détail repris plus tard.

Alors on explique à nouveau.

Un peu plus longuement.

On montre parfois son téléphone.

On raconte la journée.

On choisit ses mots.

On évite certains sujets.

On devance les questions.

On apprend à parler autrement.

Dans la jalousie, les explications sont du combustible.

Les justifications, des jalons.

Elles alimentent la machine vorace.

Plus on rassure, plus le moteur s’emballe.

Plus on alimente, plus il consomme.

Et un jour on le sent.

Le moteur ne se calme plus.

Il tourne seul.

À régime maximum.

Alors une pensée apparaît : comment prouver ce qui n’existe pas ?

La question reste sans réponse.

Le moteur continue.

Et pourtant on reste.

On pourrait dire non.

Refuser de répondre.

Couper le carburant.

Mais on ne le fait pas.

Parce que ce n’est pas encore si grave.

Parce qu’on comprend l’inquiétude de l’autre.

Parce qu’on se dit que cela va passer.

Et puis il y a autre chose.

Une part de soi qui accepte.

Qui accepte de rassurer.

De calmer.

De porter un peu de l’angoisse de l’autre.

Parce qu’aimer, c’est aussi cela.

S’ajuster. Prendre soin.

Mais peu à peu une autre lassitude apparaît.

Devoir constamment se justifier. Prouver. Sur-prouver.

Prouver ce qu’on fait.

Prouver ce qu’on pense.

Prouver ce qu’on ressent.

Alors une autre question surgit : jusqu’où peut-on rassurer quelqu’un sans commencer à se perdre soi-même ?

Et derrière la patience, que ressent-on vraiment ?

Le désir d’être aimé.

Le désir d’être vu comme unique.

Cette considération que la jalousie semble offrir, et que rien d’autre n’a peut-être jamais offert.

Comme une image de soi magnifiée, sublimée.

On devient accro.

Alors on accepte beaucoup.

Trop.

À s’oublier.

Peut-être parce que perdre l’amour de l’autre réveille une inquiétude plus ancienne. Peut-être parce qu’être vu comme unique semble parfois plus vital qu’être soi.

Alors on reste.

On rassure.

On explique encore.

Sauver l’amour à tout prix devient une mission.

Couper le carburant semble inconcevable.

Parce que couper, c’est risquer de perdre.

Et le moteur s’emballe.

 Et le sujet, lui, brûle aussi.

Couper le combustible, c’est cesser de se consumer.

Qu’a-t-on cherché à sauver, en acceptant de prouver sans cesse ?

Que protège l’alimentation du moteur, quand couper le carburant signifie risquer la perte ?

En consultation, cette configuration apparaît souvent à travers un épuisement diffus, une perte progressive de spontanéité, une difficulté à dire non sans culpabilité. La répétition de ces scénarios finit par dessiner quelque chose. Un travail analytique permet d’approcher ce que la position de rassurant a rendu nécessaire, de comprendre ce qu’elle a maintenu en réponse à une inquiétude plus ancienne, et de retrouver une position où l’on cesse d’avoir à prouver pour être aimé. Parfois c’est la séparation qui ouvre enfin cet espace. Celui où le sujet se retrouve seul face à ce qu’il porte vraiment..

Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je vous reçois en cabinet à Paris ou en consultation vidéo. Vous pouvez me contacter pour un premier entretien.

Lien vers l’épisode 1

À lire aussi : Quand l’amour s’appelle jalousie, épisode 1 de la mini-série La jalousie. Le mécanisme vu cette fois du côté du jaloux. Le tribunal intérieur qui s’installe, s’emballe, jusqu’à la violence quand la preuve manque.