Le prix de l’illusion

L’épuisement professionnel est un motif fréquent en consultation. Il prend des formes concrètes : des réveils nocturnes, une irritabilité inhabituelle, une fatigue que le repos laisse intacte, des soirées passées à tout reprendre seul. Ce texte propose un éclairage analytique sur ce que l’IA en révèle, et sur une défense discrète : faire semblant de suivre.

Ce texte prolonge un entretien accordé à Matthieu Quiret pour Les Echos où j’évoquais « la peur de devenir obsolète, la honte de ne plus comprendre son propre métier ».

En réunion, on hoche la tête. Le soir, on reprend seul ce qu’on a fait semblant de comprendre.

Elle consulte pour des réveils à quatre heures du matin.

Une fatigue installée depuis la rentrée.

Pendant des semaines, elle parle de charge, de délais, de son équipe.

Puis un jour, en fin de séance, la main déjà sur son sac :

« En réunion, je hoche la tête. Je comprends la moitié de ce qu’ils disent. »

Burn-out et IA : l’arbitrage qui a manqué

L’outil est arrivé comme une possibilité.

On pouvait s’en servir.

Puis on a dû.

Entre « on peut » et « on doit », l’arbitrage a manqué.

Ce que l’outil permettait s’est ajouté à tout le reste.

La journée se remplit d’avance.

L’outil révèle ce qui faisait défaut en amont : quelqu’un pour décider de ce qu’on laisse.

Ce que l’organisation laisse en suspens, chacun l’absorbe à sa place.

Comprendre demande du temps.

Un temps de latence, où l’on cherche, où l’on se trompe, où l’on recommence.

C’est dans ce temps-là que se nichent l’apprendre et le comprendre.

La cadence l’a supprimé.

Il faut savoir tout de suite.

Alors on fait semblant.

On hoche la tête.

On approuve en réunion.

On dit que c’est formidable.

On sourit quand un collègue montre ce que l’outil a produit en trois minutes.

Et le soir, seul, on reprend tout.

On cherche, on relit, on se forme en silence.

Le lendemain, on hoche la tête à nouveau.

L’effort reste invisible.

C’est précisément son but.

Faire semblant de suivre, c’est paraître et ne plus être.

C’est déjà s’épuiser à maintenir l’illusion.

La honte au travail, plus ancienne que l’outil

Ce que le semblant protège est plus ancien que l’outil.

Une exigence venue de loin : savoir sans avoir à apprendre.

Comprendre seul, vite, sans montrer qu’on cherche.

Être celle qui sait. Celui qu’on prend rarement en défaut.

Pour beaucoup, apprendre sous le regard des autres a toujours eu le goût de la honte.

L’outil réveille cette honte.

Il la rend quotidienne.

Plusieurs séances plus tard, elle ajoute :

« J’ai toujours fait comme ça. Hocher la tête, et chercher après. »

Le geste est ancien.

L’outil lui offre une nouvelle scène.

En séance, on retrouve le temps que la cadence a supprimé.

Le temps de chercher, d’ignorer, de se tromper sans craindre d’être vu.

On écoute ce que le hochement de tête retient.

Ce qu’il a fallu cacher, et depuis quand.

Depuis quand faut-il tout savoir pour avoir sa place ?

Cité dans la presse : « Le sujet remonte très vite quand on gratte un peu » : les burn-out IA débarquent en France, Matthieu Quiret, Les Echos du 6 octobre 2026. Lien de l’article : https://www.lesechos.fr/travailler-mieux/travailler-avec-lia/le-sujet-remonte-tres-vite-quand-on-gratte-un-peu-les-burn-out-ia-debarquent-en-france-2255258

Qu’est-ce que le sujet protège lorsqu’il fait semblant de comprendre ce qui lui échappe ?

Pourquoi apprendre sous le regard des autres réveille-t-il chez le sujet une honte ancienne ?

En consultation, l’épuisement professionnel prend des formes semblables, avec ou sans l’IA : l’outil révèle surtout un arbitrage qui a manqué en amont, et que chacun finit par absorber seul. Un travail analytique permet d’entendre ce que cette charge réveille, de comprendre les défenses qu’elle mobilise, et de retrouver le droit d’apprendre sans honte.

L’épuisement au travail prend des formes semblables, avec ou sans l’IA. Ces pages prolongent la réflexion : le burn-out et la souffrance au travail, l’anxiété et l’angoisse.

À lire aussi : Travailler pour ne pas s’arrêter ; Indispensable ;

Dans la presse également : un portrait dans Madame Figaro.

Si vous vous reconnaissez dans ce texte et souhaitez en parler, je reçois en cabinet à Paris ou en consultation visio.

Isabelle Cohen, psychanalyste
Faculté Libre de Psychanalyse. Cabinet à Paris 3e, Le Marais, et en visio.